Au-delà du taedium

Pour décrire l’état de malaise fondamental éprouvé par l’élite romaine au temps des guerres civiles, Sénèque avait proposé l’expression tædium vitae. Loin de s’en faire le défenseur, il voyait son concept comme une affliction que la population devait combattre. Un peu comme la dépression? Le temps qui éloigne l’époque de l’empire romain de la nôtre est beaucoup trop grand pour que nous puissions faire un parallèle direct entre l’état de tædium et la dépression, mais il est tout de même tentant de faire une comparaison avec le haut taux de consommation d’antidépresseurs en occident (Radio-Canada, Novembre 2014).

Je pense même qu’au-delà de cette maladie qui afflige autant nos contemporains, une certaine partie de la population subit cette forme d’ennui existentiel. Le cynisme que la population éprouve envers nos institutions démocratiques ou la difficulté que nous avons collectivement à imaginer des projets de sociétés en sont de bons exemples. En période d’élection, les  vox-pop donnant la parole à des citoyens aux joues gonflées par une exaspération qui ne vient même plus des tripes sont légions. Le désintérêt de cette fameuse « majorité silencieuse » est devenu une partie importante de notre écosystème politique.

Depuis un moment, toutefois, une nouvelle posture semble être adoptée par quelques-uns, voire plusieurs d’entre nous. On la voit se manifester sur les réseaux sociaux des milliers de fois par jour, elle a même remporté les dernières élections américaines. Je serais tenté de l’appeler « l’indignation », mais l’étymologie du mot ne semble pas bien correspondre à cette émotion qui s’étant un peu partout, jusqu’à prendre des allures de force politique. Il y a cette idée de perte de dignité dans l’indignation qui m’empêche de l’utiliser. Lorsqu’on s’insurge à-propos de l’annulation du spectacle de Lady Gaga, notre dignité n’est pas en jeu.

Nous sommes frustrés. Ce sentiment n’est pas à prendre à la légère et ne devrait pas être considéré comme moins digne d’attention que l’indignation ou le tædium. Il ne s’agit pas d’une crise puérile. La frustration est insidieuse, car elle prend racine au sein de ce qui semble être des détails, puis s’accumule. Il nous est tous déjà arrivé de vouloir frapper sur une télévision dont l’image est floue, de lancer un stylo qui ne fonctionne plus ou d’engueuler une tondeuse qui ne « veut » pas démarrer. Si l’événement contrariant se répète à plusieurs reprises, la colère monte et il est fort probable que quelqu’un voulant simplement vous aider se prenne une remarque acerbe en plein figure.

Sans qu’il n’y ait de cerveau machiavélique aux commandes (je suis peut-être naïf), notre monde semble générer une quantité phénoménale de ces petites colères. L’expression est connu et galvaudé au possible, mais elle reste ô combien pertinente : « La vie est injuste ». Tout comme la frustration, cette injustice n’est pas à prendre à la légère.

Notre environnement médiatique nous promet simultanément des mondes d’abondance et l’apocalypse; l’état et la population sont endettés, les coupures de début de mandats se succèdent aussi régulièrement que les maigres réinvestissements pré-électoraux, mais la perspective de partir en voyage, de s’acheter une nouvelle voiture ou un petit ensemble tout neuf à crédit nous est rappelée incessamment. Ces constats sont tellement normaux qu’il est presque  convenu de les énoncer. Au moment d’écrire ces lignes, j’ai l’impression de chanter les paroles d’un vieux tube que plus personne ne veut entendre.  Les places en garderies, l’attente dans les hôpitaux, le sous-financement en éducation… vous savez tout ça. Peut-être trop? Je pose la question, réellement.

Ce n’est pas la nature même de ces énoncés qui est importante, ici, mais l’accumulation des irritations. En moyenne, un adulte nord-américain voit en moyenne 3000 publicités par jour. La mission même d’une publicité est de susciter le désir de son public. Pour ce faire, bien sûr, la publicité met en scène un monde idéalisé et inaccessible, pour la majorité d’entre nous, du moins. Ajoutez à cette donnée les journaux télévisés, les chaînes d’information continue et l’omniprésence des réseaux sociaux dans notre quotidien, et vous obtenez un beau stylo métaphorique constamment sur le point de mourir. Vous obtenez une machine à fabriquer de la frustration.

Nous sommes donc confronté à un lot colossal d’irritants à chaque jour et ce, sans même s’en rendre réellement compte. Il est d’autant plus troublant de voir que la frustration rassemble. Alors que le sentiment d’appartenance, où la définition même de « groupe », de « clan » et de « famille » sont en pleine redéfinition, la frustration semble faire office de ciment social, sans compter qu’elle est à la portée de tout le monde.

Le problème est qu’en ces temps de tædium hyper moderne, la frustration est vue comme une fatalité. Face à cette fatalité, la colère est souvent le moyen le plus efficace de la soulager. Nait ainsi une sorte de cercle vicieux mais cathartique perpétuellement réactivé par la machine infernale.

Le meilleur moyen de sortir de ce cercle vicieux resterait peut-être encore de faire dériver les flots de la frustration vers quelque chose d’autre que la colère, et d’identifier tous les réels engrenages qui constituent la machine. Mais sommes-nous prêts à prendre le temps de gratter ce bobo collectif? Serions-nous en train de devenir des accrocs de la frustration?

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