Sur le perron de Deglise

Samedi dernier, Fabien Deglise a publié dans les pages du journal Le Devoir un texte portant sur la bande dessinée de science-fiction au Québec. Au-delà d’une bonne critique du dernier ouvrage de Grégoire Bouchard, le journaliste a profité d’un spécial « genre » au sein du cahier culture pour dresser un étrange état des lieux du médium dans la province.

En se basant sur les propos d’auteurs qu’il a contactés – et qui ont depuis dû clarifier leurs dires et souligner que pour la plupart des cas, ils avaient été mal cités- Deglise oppose une bande dessinée « intimiste » à une bande dessinée dite de science-fiction qui inclurait « anticipation, uchronie, dystopie et univers parallèles » [sic]. Suite à un malaise certain que je semble avoir partagé avec une bonne partie du milieu de la BD au Québec depuis, j’aimerais discuter un peu des propos qui y sont tenus. Ce texte n’engage bien sûr que moi, et c’est avant tout une manière d’exorciser des idées qui me trouble et que j’ai besoin d’éclaircir, bien plus qu’un pamphlet ou une lettre ouverte.

Dans un premier temps, le journaliste cite l’auteur Sam Cantin qui aurait avancé que « la mode de la bande dessinée intimiste nuit à la bande dessinée de genre […] ». J’ai moi-même déjà tenu ce genre de propos. Tentant de faire ma place dans le milieu de la BD, j’essayais d’identifier ce qui pouvait me ralentir dans mon parcours, et j’avais remarqué qu’une bonne part de la petite attention médiatique qui était donnée à la BD au Québec était destinée à ces oeuvres dites « intimistes ». Je n’ai toutefois jamais senti que les portes du temple étaient fermées. Il suffisait de s’y présenter avec quelque chose d’intéressant. Bref, en tant qu’auteur et éditeur de bd de genre ou de littératures de l’imaginaire, je trouve la déclaration assez forte. Bien que l’attention médiatique n’ait peut-être pas été à la hauteur de mes espérances dans les débuts, j’ai toujours réussi à tirer mon épingle du jeu. Même si Studio Lounak ne reçoit aucune subvention, Front Froid a bénéficié de plus de six ans de financement public grâce à des programmes du CAM, du CALQ, du CAC et de la défunte CRÉM.

Ensuite, et ce point est particulièrement sensible pour moi, on donne en exemple la série Far Out que j’écris en compagnie d’Olivier Carpentier ainsi que la série Hiver Nucléaire de Cab, que j’édite, pour illustrer une idée selon laquelle la BD de genre d’ici se cantonnerait « à quelques récits participants d’une culture « geek ». On y rajoute que nous ne rechercherions pas à développer un discours plus profond qu’un simple jeu avec les codes de la SF. Dans un premier temps, je ne sais pas exactement ce qu’une « culture geek » veut dire, mais dans le cadre du ton péjoratif qu’il semble avoir été donné à l’acception, j’ose une explication. Nous serions le produit d’une génération conquise par une culture de passionnés d’univers imaginaires étrangers, de séries produites par Netflix, de films de superhéros et autres produits édulcorés consommés par les masses. Je suis le produit de mon époque, j’en conviens, mais avancer que le genre se cantonne à quelques récits qui participent de cette culture est réducteur, selon moi. Turbo Kid, Motel Galactic, Le Suicide de la déesse, Faüne, West, Phobie des moments seuls, une bonne partie de l’oeuvre de Jimmy Beaulieu, l’oeuvre complète de Michel Falardeau, l’oeuvre complète de Thierry Labrosse, Francis Desharnais, Cab, Zviane, ont tous été influencés par la culture populaire mondiale et peuvent tous être associés aux littératures de l’imaginaire. En ces temps d’hypermodernisme et de mondialisation, nos influences viennent autant du Japon que de la France, du Québec, de l’Italie ou des États-Unis. Dans les artistes et livres nommés plus haut, il y a des gens dont l’œuvre est associée à la bd dite intimiste, d’autres à la bd de genres. Comme les limites géographiques, les limites culturelles sont de plus en plus poreuses (voir à ce sujet le collectif dirigé par Michel Le Bris et Jean Rouaud « Pour une littérature-monde », publiée chez Gallimard). Bref, on ne peut plus présenter un milieu littéraire comme si c’était une section de librairie. Notre milieu a évolué et il est en train de devenir complet et par conséquent, complexe.

En ce qui concerne les deux œuvres dont il est fait mention dans l’article qui me concerne, faut-il rappeler que Far Out et Hiver Nucléaire sont deux séries qui s’adressent à un public très large, voire principalement constitué de préadolescents et d’adolescents. Sans pour autant aborder des enjeux de société de manière éditoriale, ou adopter une posture philosophique profonde, ce sont des ouvrages qui traitent d’enjeux importants; l’isolement, l’individualisme, le libre arbitre, la construction de soi, la guerre, les changements climatiques. Avec humour, parfois même avec légèreté, il est vrai, mais je revendique le droit d’écrire et d’éditer de belles histoires, bien construites, avec comme simple but de transporter mon lecteur. Nous faisons partie d’une nébuleuse bien plus large et riche que la dichotomie archivistique que cet article nous propose.

 

 

 

 

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La poste au secours du livre?

À l’époque où le commerce de détail perd de plus en plus de terrain au profit du commerce en ligne, même le monde de l’édition constate que les habitudes de consommation des lecteurs du Québec sont en pleine mutation. Ce phénomène est d’autant plus remarquable en région, où les librairies sont rares et où plusieurs personnes optent pour l’achat en ligne par l’intermédiaire de sites tels qu’Amazon.

Dans les marchés de niches où certains éditeurs ne sont pas distribués en librairies, ou même pour les auteurs qui s’éditent eux-mêmes, l’envoi de livres par la poste est le seul canal de distribution disponible mais les tarifs élevés de Postes Canada sont un véritable frein à leur pratique. De manière conservatrice, un envoi au Québec coûtera entre 20% et 50% du prix d’un livre. Pour envoyer un livre en France, il faut calculer entre trente et quarante dollars. En tant qu’éditeur de bande dessinée qui œuvre dans le milieu depuis dix ans, et qui n’a pas le choix de développer son marché extérieur pour survivre (le marché étant encore trop petit au Québec), plusieurs de mes clients potentiels ont arrêté leurs actes d’achat devant des frais de port aussi élevés, sinon plus élevés, que le prix du produit.

La réponse facile à cette problématique serait de se dire que la chaîne traditionnelle du livre s’occupera de trouver une solution. Mes maisons d’édition ont la chance d’être distribuées en librairies à la fois au Québec et en Europe, et le milieu de la librairie sera toujours une partie centrale de notre industrie, mais le marketing du livre se fait de plus en plus en ligne et une nouvelle « chaîne du livre » est en train de voir le jour, où le libraire est remplacé par un chroniqueur qui dirige le lecteur vers un portail de vente (prenons le site leslibraires.ca et son programme d’affiliation, par exemple). Si toutes les étapes menant à l’acte d’achat ne sont pas bien comprises et maîtrisées par le milieu, je pense réellement que nous raterons une opportunité incroyable de contribuer à la démocratisation de la lecture. À terme, on pourrait même être tenté de se dire que « les lecteurs du Québec ne sont pas rendus là », alors que nous comprenons simplement mal leurs comportements d’achat.

Si nous voulons améliorer le niveau de littératie et d’alphabétisation au Québec, l’accessibilité au livre devrait faire partie des principaux combats à mener. Et ce combat passera, qu’on le veuille ou non, par le web et la livraison de livres directement chez le client. Ce n’est pas vrai que la plupart des Québécois se déplacent encore en librairies pour bouquiner.  Même si le système de cueillette en librairies est une alternative intéressante aux frais de poste, la tendance de fond reste la même; le commerce de détail est en perte de vitesse. Ça ne veut pas dire qu’il faut pour autant abandonner les librairies. Il faut simplement leur permettre de livrer des livres en ligne, via leurs sites, à un prix qui est équivalent à celui en magasin. Leslibraires.ca a d’ailleurs franchi des étapes importantes dans ce sens, mais il reste encore du travail à faire. Selon moi, trois facettes de cette nouvelle chaîne du livre devraient être améliorées : celle de la relation avec le client virtuel avant l’achat, celle du service après-vente et celle de la livraison. Pour des raisons pratiques, je détaillerai uniquement l’aspect de la livraison, car je crois que c’est un des jalons centraux de cette nouvelle chaîne.

Aux États-Unis, USPS possède une option de livraison spéciale pour les médias, appelée « média mail », qui a sa propre tarification préférentielle. Ces tarifs attractifs, uniquement basés sur le poids, permettent aux commerces en ligne d’offrir la livraison gratuite à partir d’un certain volume de ventes. C’est en effet cet objectif que nous devrions avoir en tête; de mettre en place un système où passé une certaine somme dépensée en ligne, la livraison serait gratuite pour le client (le portail de vente étant capable de dégager un profit en payant lui-même les frais de port).

Sans l’implication de Postes Canada et du politique dans cette situation, nous n’arriverons  pas à atteindre cet objectif. Il est évident qu’un tarif de livraison préférentiel pour le livre serait une forme de subvention, mais elle aurait l’avantage d’être une forme de subvention incitative à l’achat et ainsi au développement économique (et non pas à la surproduction). Un volume plus élevé de vente de livres veut aussi dire un volume de taxes perçues en plus. À ce sujet, il faudrait d’ailleurs porter une attention particulière aux différents modes de taxation concernant le livre qui sont actuellement en vigueur. En effet, si on n’applique pas la TVQ aux ventes de livres dans le commerce, on applique tout de même les taxes à la fois provinciales et fédérales sur les frais de transport (parfois, même, Amazon semble « taxer » beaucoup plus que les frais de transport, même si la compagnie prétend faire le contraire). Raison de plus pour demander à nos gouvernements de s’impliquer davantage dans le transport de livres en ligne mais… aurons-nous cette audace?

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Promenade pour un labyrinthe

Pour de funestes raisons, j’ai visité le Jardin botanique de Montréal, il y a deux semaines. Huit ans s’étaient écoulés depuis que j’y avais mis les pieds pour la dernière fois. C’était une matinée qui annonçait une journée chaude, comme le mois de septembre nous en a fait grâce à tant de reprises, cette année. J’étais un peu trop habillé pour l’occasion, mais à la seconde où j’ai entrepris de marcher sur les sentiers rocailleux du jardin, je me suis fait la promesse d’y remettre les pieds plus souvent, en des jours qui seraient à la hauteur de la sérénité de l’endroit.

Le matin, alors que les touristes n’ont pas encore envahi les lieux, la nature vous y accueille, toutes branches ouvertes, parfois timide, parfois grandiose, avec cette majesté qui, tragiquement, vous donne l’impression qu’elle est immuable. Pardonnez la prêche, mais louanger la résilience ne devrait jamais nous dédouaner du devoir de bienveillance. Demandez aux papillons monarque.

C’était la première fois de l’été que j’en croisais. Grâce aux asclépiades du jardin, une quantité phénoménale virevoltait un peu partout. Cette vision a fait ressurgir en moi une idée qui était enfouie sous les couches de souvenirs plus récents. Enfant, j’ai longtemps pensé que les papillons créaient les grains de beauté. Je devais avoir quatre ans, environ, lorsqu’un papillon de nuit s’est posé sur ma main pour y laisser une petite tache rouge foncé. Je me rappelle avoir demandé à ma mère si mon observation était valide, mais je ne me rappelle plus de sa réponse. Aujourd’hui, je repense à la scène en me disant que la marque devait se trouver sur ma main depuis toujours, mais que l’insecte n’avait fait que m’indiquer un endroit de mon corps que je n’avais jamais vraiment inspecté. Parfois, j’ai l’impression que ce moment n’est peut-être aussi que le souvenir d’un rêve. Mais ce n’est pas l’encrage de la scène dans le réel qui est important, c’est ce qu’elle renferme; son message, sa beauté.

La nature a souvent cette faculté de nous faire découvrir des choses sur nous-mêmes qui ont toujours été là. Cette pensée me traversait l’esprit lorsqu’au détour d’un sentier, comme une ligne de dialogue bien placé sur mon chemin, à la lisière d’un jardin que nous garderons secret, je suis tombé sur un petit labyrinthe construit de branches tressées. Le labyrinthe devrait être une structure beaucoup plus répandue. Dans les parcs, il devrait y avoir autant de labyrinthes que de statues. Il pourrait y avoir le labyrinthe Maurice Richard, avec des couloirs rappelant les murs d’une usine et une patinoire en son centre. Un labyrinthe Émile Nelligan, rempli de fenêtres givrées. D’autres pourraient être érigés sans avoir à rendre hommage à quelqu’un en particulier. J’aimerais bien me promener dans un labyrinthe plein de bibliothèques, au centre duquel il y aurait un petit café avec un piano. Le dimanche, une musicienne s’y installerait et on pourrait entendre ses notes jusqu’à la porte du labyrinthe. Nos vies sont des labyrinthes. On passe notre temps à faire des choix pour savoir si nous allons à gauche ou à droite. Certains veulent découvrir ce qui se cache au centre d’eux-mêmes, alors que d’autres tentent de trouver la manière la plus rapide d’en sortir.

La raison funeste qui m’amenait au Jardin botanique ce matin-là était la commémoration de la mort d’un ami de la famille. Juste à côté de ce labyrinthe, un banc en son nom y était dévoilé. Chacun avait sa petite anecdote à raconter à son sujet. Certains voyaient en lui un homme de principe, pour qui l’engagement social faisait partie des responsabilités de tout un chacun, d’autres avaient connu un homme droit, réservé et généreux. Dans mon cas, depuis que je suis tout petit, c’était pour moi un Ent rigolo, sur qui le temps terrestre n’avait que très peu d’emprise. Ses entrées chez mon père avaient toujours des airs d’événements. Il arrivait la plupart du temps déguisé, avec des cadeaux parfois farfelus, parfois démesurés, mais en me rappelant de ces moments, il y a une chose qui me reste particulièrement en mémoire. Sur son visage, on pouvait presque toujours voir un air à moitié surpris, comme s’il ne s’attendait pas à arriver là. Il prenait toujours un moment avant de répondre à quelqu’un. En face de moi, à la table à dîner, ce voyageur temporel qui, pour une inexplicable raison, devait absolument manger séparément ses pommes de terres, puis ses légumes verts, puis ses protéines, était une énigme. Nous avons tous pris des chemins différents pour parcourir le labyrinthe qui se nommait Jean, mais en son centre, je pense que nous nous entendons tous pour dire qu’il y avait un être d’une magnifique singularité, qui a alimenté et chéri une enfance toujours grandissante en lui.

La nature a décidé de nous reprendre Jean il y a un an. Une fois de plus, elle m’aura fait décourir quelque chose sur moi-même qui avait toujours été là.

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L’horreur du vide

J’ai de très bons parents, des amis qui sont là pour moi et avec qui j’ai beaucoup de plaisir, un boulot qui me passionne, des passe-temps, des projets. J’ai une « belle vie »…

… mais.

Mais il m’arrive parfois d’être seul chez moi et de ne pas savoir quoi faire. Pas envie de lire, pas envie d’écrire, pas envie d’écouter Netflix, de boire, de fumer, de baiser. Ce sont des moments où j’aurais besoin de faire quelque chose de significatif, me semble-t-il, sans pour autant être capable d’identifier ce qui pourrait me remplir.

Je pourrais choisir de faire du yoga, de prendre des cours de je-ne-sais-quoi, de replonger dans les sports élites. Ce sont des activités qui rempliraient ma journée, certes, mais me rempliraient-elles spirituellement, donnerait-elle un sens à ma vie? Je sais, les mots « le sens de la vie » font peur. Ils sont tellement gros qu’ils nous paraissent souvent irréels, caricaturaux. Il y a même quelque chose d’un peu bourgeois dans cet énoncé.

Rationnellement, lorsqu’on se compare au reste de la planète, il est grotesque de se poser la question. De quoi pouvons-nous bien nous plaindre, alors que nous nageons dans l’opulence? Nous n’aurions pas à nous poser la question si notre principale occupation quotidienne était de survivre.

Je suis bien conscient que d’une certaine façon, je fais de l’excès de zèle. La plupart d’entre nous ont trouvé un sens à leurs vies sans trop de difficultés. Que ce soit en faisant des enfants, à travers la religion ou certaines pratiques spirituelles, le travail, les passions, le bonheur ne manque pas d’alibis. Il est même possible de passer sa vie sans se poser la question. On peut être « trop occupé » pour chercher un sens et très bien vivre avec ça. Mais je suis athée, je ne veux pas d’enfant et j’ai le luxe (ou le malheur, c’est selon) d’avoir le temps de me poser la question. Et je n’ai pas l’impression d’être le seul. La popularité des films de zombies, du survivalisme et de l’esthétique post-apocalyptique ne pourrait-elle pas venir d’une inconsciente volonté de revenir à un état où nous n’aurions justement pas le luxe de nous poser des questions existentielles? Serions-nous fatigués de devoir remplir nos vies?

Claire Lamarche décrit les enfants qui ont actuellement entre dix et treize ans comme faisant partie d’une génération où « le silence et l’ennui n’existe pas » (Les Échangistes, 6 septembre 2017), en pointant du doigt la technologie comme étant la principale cause de ce vacarme. Ne serions-nous pas toutefois les principaux coupables de cette frénésie? La société laïque est encore toute jeune. Il faut à peine remonter trois générations pour revenir à l’époque où la religion réglait nos vies et venait annihiler à la racine toute éventuelle crise de sens. Depuis, chaque génération laïque a trouvé sa propre méthode pour combler le vide; psychédélisme, mouvement hippie, new age, psycho populisme, société du loisir… on a inscrit nos enfants à l’équitation, au piano, au cours de mathématique privé et maintenant quoi, on voudrait en plus qu’ils apprennent à s’ennuyer? C’est notre propre crise spirituelle qui a créé cette situation, pas la technologie.

Avons-nous le courage et les moyens d’affronter le silence, ce vide qui rôde à quelques pas de nos longues heures à planifier notre prochain voyage, à s’entraîner, à chercher le restaurant, l’album, le roman, le film qui nous surprendra de nouveau?

Et s’il était possible d’être heureux tout en contemplant l’absurdité de la vie? Ne serait-il pas possible de revendiquer le droit d’être heureux, pessimiste, ennuyé, content et déprimé à la fois? D’accepter le chaos dans tout ce qu’il a de destructeur et de créateur? Si l’ennui et le silence nous mettent parfois en face de l’absurdité de notre propre existence, ce sont aussi des vecteurs de rêve, de création, de singularité, de ténèbres et d’étincelles (comme le dit aussi Claire Lamarche, d’ailleurs…).

Un peu plus de soixante-dix ans après la publication de L’Existentialisme est un humanisme, de Sartre, est-il possible d’être en paix avec la vacuité de notre existence sans pour autant se faire prescrire du Prozac?

La nature a peut-être horreur du vide, mais pas le cosmos. Permettez-nous donc de nous perdre entre les étoiles.

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Au-delà du taedium

Pour décrire l’état de malaise fondamental éprouvé par l’élite romaine au temps des guerres civiles, Sénèque avait proposé l’expression tædium vitae. Loin de s’en faire le défenseur, il voyait son concept comme une affliction que la population devait combattre. Un peu comme la dépression? Le temps qui éloigne l’époque de l’empire romain de la nôtre est beaucoup trop grand pour que nous puissions faire un parallèle direct entre l’état de tædium et la dépression, mais il est tout de même tentant de faire une comparaison avec le haut taux de consommation d’antidépresseurs en occident (Radio-Canada, Novembre 2014).

Je pense même qu’au-delà de cette maladie qui afflige autant nos contemporains, une certaine partie de la population subit cette forme d’ennui existentiel. Le cynisme que la population éprouve envers nos institutions démocratiques ou la difficulté que nous avons collectivement à imaginer des projets de sociétés en sont de bons exemples. En période d’élection, les  vox-pop donnant la parole à des citoyens aux joues gonflées par une exaspération qui ne vient même plus des tripes sont légions. Le désintérêt de cette fameuse « majorité silencieuse » est devenu une partie importante de notre écosystème politique.

Depuis un moment, toutefois, une nouvelle posture semble être adoptée par quelques-uns, voire plusieurs d’entre nous. On la voit se manifester sur les réseaux sociaux des milliers de fois par jour, elle a même remporté les dernières élections américaines. Je serais tenté de l’appeler « l’indignation », mais l’étymologie du mot ne semble pas bien correspondre à cette émotion qui s’étant un peu partout, jusqu’à prendre des allures de force politique. Il y a cette idée de perte de dignité dans l’indignation qui m’empêche de l’utiliser. Lorsqu’on s’insurge à-propos de l’annulation du spectacle de Lady Gaga, notre dignité n’est pas en jeu.

Nous sommes frustrés. Ce sentiment n’est pas à prendre à la légère et ne devrait pas être considéré comme moins digne d’attention que l’indignation ou le tædium. Il ne s’agit pas d’une crise puérile. La frustration est insidieuse, car elle prend racine au sein de ce qui semble être des détails, puis s’accumule. Il nous est tous déjà arrivé de vouloir frapper sur une télévision dont l’image est floue, de lancer un stylo qui ne fonctionne plus ou d’engueuler une tondeuse qui ne « veut » pas démarrer. Si l’événement contrariant se répète à plusieurs reprises, la colère monte et il est fort probable que quelqu’un voulant simplement vous aider se prenne une remarque acerbe en plein figure.

Sans qu’il n’y ait de cerveau machiavélique aux commandes (je suis peut-être naïf), notre monde semble générer une quantité phénoménale de ces petites colères. L’expression est connu et galvaudé au possible, mais elle reste ô combien pertinente : « La vie est injuste ». Tout comme la frustration, cette injustice n’est pas à prendre à la légère.

Notre environnement médiatique nous promet simultanément des mondes d’abondance et l’apocalypse; l’état et la population sont endettés, les coupures de début de mandats se succèdent aussi régulièrement que les maigres réinvestissements pré-électoraux, mais la perspective de partir en voyage, de s’acheter une nouvelle voiture ou un petit ensemble tout neuf à crédit nous est rappelée incessamment. Ces constats sont tellement normaux qu’il est presque  convenu de les énoncer. Au moment d’écrire ces lignes, j’ai l’impression de chanter les paroles d’un vieux tube que plus personne ne veut entendre.  Les places en garderies, l’attente dans les hôpitaux, le sous-financement en éducation… vous savez tout ça. Peut-être trop? Je pose la question, réellement.

Ce n’est pas la nature même de ces énoncés qui est importante, ici, mais l’accumulation des irritations. En moyenne, un adulte nord-américain voit en moyenne 3000 publicités par jour. La mission même d’une publicité est de susciter le désir de son public. Pour ce faire, bien sûr, la publicité met en scène un monde idéalisé et inaccessible, pour la majorité d’entre nous, du moins. Ajoutez à cette donnée les journaux télévisés, les chaînes d’information continue et l’omniprésence des réseaux sociaux dans notre quotidien, et vous obtenez un beau stylo métaphorique constamment sur le point de mourir. Vous obtenez une machine à fabriquer de la frustration.

Nous sommes donc confronté à un lot colossal d’irritants à chaque jour et ce, sans même s’en rendre réellement compte. Il est d’autant plus troublant de voir que la frustration rassemble. Alors que le sentiment d’appartenance, où la définition même de « groupe », de « clan » et de « famille » sont en pleine redéfinition, la frustration semble faire office de ciment social, sans compter qu’elle est à la portée de tout le monde.

Le problème est qu’en ces temps de tædium hyper moderne, la frustration est vue comme une fatalité. Face à cette fatalité, la colère est souvent le moyen le plus efficace de la soulager. Nait ainsi une sorte de cercle vicieux mais cathartique perpétuellement réactivé par la machine infernale.

Le meilleur moyen de sortir de ce cercle vicieux resterait peut-être encore de faire dériver les flots de la frustration vers quelque chose d’autre que la colère, et d’identifier tous les réels engrenages qui constituent la machine. Mais sommes-nous prêts à prendre le temps de gratter ce bobo collectif? Serions-nous en train de devenir des accrocs de la frustration?

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Les geeks ont gagné quoi, au fait?

Je devais avoir huit ou neuf ans lorsque, à l’occasion d’un souper chez mon parrain, j’ai eu pour la première fois un aperçu de la force évocatrice que pouvait avoir la culture populaire. Sur un des murs de son étroite cuisine montréalaise était accroché un petit cadre contenant une cellule acétate ayant servi à réaliser un plan du dessin animé de Popeye. Je suis resté plusieurs minutes à admirer l’artéfact, impressionné par sa présence au sein d’un décor plutôt classique. Ce n’était pas une épiphanie mais plutôt une constatation déconcertante : quelque chose qui faisait partie de mon imaginaire d’enfant était élevé au rang d’œuvre d’art. Je venais d’assister sans le savoir à mon premier cours sur le Pop Art.

Toute ma vie, j’ai été fasciné par des objets qui m’invitaient à plonger tête première au sein d’univers qui me sortaient de mon quotidien. Les piles de comics dans la chambre du grand frère de mon meilleur ami, la grosse boite d’Hero Quest déballée pour la première fois, un vingt-six Décembre. Les premiers dés brassés pour savoir de quoi mon personnage de D&D serait capable. Cette fascination n’est pas apparue spontanément; elle fut probablement alimentée par ma situation familiale atypique, mais il n’est pas nécessaire de nous concentrer là-dessus. Ce n’est pas nécessaire car je ne me suis jamais senti opprimé par ma situation. J’ai de bons parents qui m’ont fournis tout le nécessaire pour me développer et j’ai toujours eu de bons amis avec qui socialiser.

Oui, à ma première journée d’école primaire j’ai reçu un coup de pied au visage. Oui, je me suis déjà fait enfoncer la tête dans le carré de sable parce que « c’était drôle », mais je m’en suis sorti assez rapidement pour que ces rares expériences ne soient pas représentatives de mon enfance. Plusieurs n’ont pas eu cette chance, et même si j’ai atteint l’âge adulte et que je ne suis plus partie prenante de la géopolitique de la cours d’école, force est de constater que plusieurs n’ont encore pas cette chance.

Ce qui m’amène à aborder la raison pour laquelle j’écris ces lignes. Depuis un certain temps déjà, on entend que les geeks auraient « gagné ». C’est une phrase que j’ai sûrement moi-même dite en compagnie de mes collègues, au podcast Les Mystérieux Étonnants.

« Les geeks ont gagné ».

Un jour, Les Mystérieux Étonnants ont reçu un message d’un jeune auditeur qui sentait le besoin de nous faire part de son expérience. En substance, il voulait nous expliquer que pour lui, les geeks n’avaient pas gagnés… Il subissait la même chose que la plupart de mes compères avaient eux-mêmes subit à l’école. Cette année d’ailleurs, au Comic-Con de Montréal, il y avait un kiosque tenu par un groupe de motards dont la mission exclusive est de protéger les victimes d’intimidation à l’école.

Il est donc nécessaire de se poser la question : qu’avons-nous donc gagné? Une partie d’entre nous ont vieillis et ont gagné un pouvoir d’achat considérable. Les mégas productions d’Hollywood ont démocratisé les porte-étendards de la culture du comic book. Nous avons même de magnifiques modèles de réussite autant sociale qu’économique tel qu’Elon Musk, Mark Zuckerburg, Bill Gates et Neil deGrasse Tyson, pour ne nommer que ceux-là. Les gens sont conscients de notre présence, de notre place et de notre contribution à la société.

Mais est-ce gagner que d’être présent ? Que penseraient les premiers hackers, crackers, phreakers et tous les grands-papas nerds de tout ça? Qu’en pensent Steve Jackson, le fondateur de GURPS ou Kevin Eastman, qui a utilisé sa fortune des Ninja Turtles pour développer une scène du comic book indépendante riche et fertile? Que pense-t-il du fait que l’allée des artistes au Comic-Con de San Diego est un spectacle triste à voir tellement elle est vide, en comparaison au restant de l’exposition?

Mathieu Charlebois, dans un récent texte au sujet du Comic-Con de Montréal, a dépeint avec talent une scène qui m’a touchée droit au cœur. Celle d’un jeune homme habillé en Joker mangeant son Thai Express sous un escalier du Palais des Congrès, l’air fatigué (saluons-le bien bas). Une bonne partie de nous ressemble un peu à ce joker; la fuite, bien que rassembleuse, nous a épuisée et la victoire a un arrière-goût de défaite. Pourquoi donc?

Votre grand-père qui passait ses soirées à faire des dissertations sur les différents types de trains, de locomotives diesel et à vapeur, votre tante qui passe ses fins de semaines dans des salons de courtepointes, sont aussi des geeks. Ils ont besoin de sortir de leur quotidien pour décompresser, d’appartenir à des clans. C’est humain. Ont-ils quelque chose à prouver? Ont-ils un agenda? Voulaient-ils « gagner » quelque chose?

Dire que les geeks ont gagné semble avant tout souligner un problème plus radical. Le fait qu’il y ait confrontation, quelque part. Nous sommes bel et bien en train de parler de cette sempiternelle rivalité entre les « cool » et les « rejet »… n’est-ce pas?  Serions-nous, finalement, toujours dans cette foutue cours d’école? Et si nous y sommes encore, qui a gagné, à l’heure ou Donald Trump est président, ou le Canadien de Montréal a plus de temps média que le premier ministre, ou Rambo pense se présenter aux élections, ou on rit encore de la moustache de Manon Massé?

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Il est si simple de faire un budget…

L’hiver dernier, un journaliste blogueur du journal Les Affaires a publié un texte portant sur le budget personnel. Il débutait son papier en se demandant ce que l’on pouvait encore apprendre aux lecteurs à ce sujet. Il est vrai que la tâche de rendre intéressant l’exercice budgétaire est plutôt ardue, surtout au retour des fêtes. Ce journaliste ne semblait pas comprendre pourquoi « les gens » trouvaient aussi difficile la tâche de faire un budget, alors qu’il suffirait, selon lui, « de consigner ses dépenses dans un classeur Excel et de le faire balancer avec son chèque de paye ». Sous sa plume, séparer ses revenus entre « épargne, besoins essentiels et plaisirs de la vie » semble d’une simplicité désarmante, voire enfantine.

À la lumière des statistiques sur l’endettement élevé des canadiens, le citoyen serait alors l’unique responsable de son malheur financier. Bref, le citoyen endetté devrait arrêter de se plaindre pour commencer à « couper dans le gras ». Sans pouvoir mettre le doigt sur les aspects de son raisonnement qui me choquait, le problème est trop important pour que l’on puisse se satisfaire d’une réponse aussi simple, car il s’agit ici de traiter d’un sujet d’une gravité importante, qui a un impact sur plusieurs facettes de notre société. La gestion du passif est devenue une préoccupation qui oriente la majeure partie des décisions des citoyens, mais aussi des gouvernements. « Le ratio du service de la dette des ménages, soit le total des paiements obligatoires de capital et d’intérêt en proportion du revenu disponible, s’est établi à 13,8% au quatrième trimestre », reportait une journaliste de La Presse, en mars dernier (La Presse, 11 mars 2016). La dette du Québec, elle, a atteint 280 milliards de dollars en octobre 2016.

Selon Statistique Canada, les dépenses totales moyennes par famille sont de 82 700$ annuellement. Sur ce montant, 73% (60 516$) est attribué aux dépenses de consommation courantes. Les dépenses discrétionnaires, à savoir les fameuses « dépenses compressives », les loisirs, le tabac et l’alcool s’élèvent à 7 200$, représentent 12% des dépenses de consommation.  Le reste des dépenses du ménage moyen se sépare entre l’impôt sur le revenu, les cotisations aux régimes d’assurance et d’épargne et les pensions alimentaires. Si on isole les cotisations aux assurances et à l’épargne retraite, elles représentent à peine 6% des dépenses totales des ménages.

Vous voyez une corrélation dans les chiffres plus haut? Il est saisissant de constater que le ratio du service de la dette des ménages (13,8%) soit plus élevé que leur dépenses dites « compressibles » (12%). Selon le journaliste du journal Les Affaires, cette constatation n’est en aucun cas alarmant, puisque le budget discrétionnaire « peut être réduit jusqu’à zéro ». La preuve étant que « bien des ménage n’ont pas le luxe d’en avoir un, ou si peu (sic) ». Ce serait un euphémisme d’avancer qu’on a ici affaire à une solution simpliste. Qu’est-ce qui relève du superflu, de l’essentiel? Est-il normal que la moyenne des ménages canadiens doive vivre sans budget discrétionnaire afin de rembourser son passif? Devrions-nous donc suivre la grande tendance actuelle de l’austérité et se priver complètement des petits plaisirs de la vie?  Quel impact ce genre de  mode de vie pourrait avoir sur la productivité?

On pourra argumenter que la valeur des actifs des ménages augmente, mais il ne faut pas oublier que les chiffres mentionnés ci-haut font référence à une « moyenne », et qu’encore aujourd’hui, près de 72% des canadiens n’ont pas de plan financier structuré (Patrimoine Hollis, 2015), et que près d’un tiers des canadiens vit d’une paye à l’autre, et que deux ménages canadiens sur trois n’ont aucune richesse (Radio-Canada International, 24 janvier 2014).

Il est intéressant de voir à quel point le citoyen est confronté aux mêmes problématiques financières que nos gouvernements. Depuis quarante ans, l’état et son peuple se sont endettés afin de couvrir des dépenses dites « d’épicerie », ou qui n’avait pas d’effet à long terme sur la croissance de leurs actifs. Mais pourquoi donc? Comment se fait-il qu’une quantité aussi alarmante de citoyens et de gouvernement ait décidé, conjointement, de consommer autant à crédit?

À la fin du vingtième siècle, alors que l’Occident rêvait de la société des loisirs à venir, il semblerait que nos choix politiques, notre organisation du travail et nos objectifs de croissance nous aient incités à consommer du crédit afin de poursuivre un certain idéal politico-économique représentatif du rêve accompli et du progrès. Plusieurs ont profités de ce progrès. Mais en 2017, à l’heure du protectionnisme renaissant et de la remise en question des accords de libre-échange, du spectre d’une déréglementation encore plus forte du système bancaire américains, d’une hausse à prévoir des taux d’intérêts et d’une course perdue d’avance contre les changements climatiques, l’endettement des ménages et des états devient un cocktail des plus explosifs.

Il faudrait alors cesser de perdre notre temps en debt shaming, et se demander si nous en faisons assez en tant que société pour éduquer massivement la population au sujet de ses finances personnelles, mais aussi peut-être refaire un plan d’affaires collectif pour les années à venir… Notre endettement nous force à nous demander où nous voulons que notre argent futur soit investi, mais surtout si nous avons les moyens de nous payer réellement ce rêve d’un autre siècle. Ce n’est pas en passant par-dessus la petite bière du vendredi soir qu’on règlera un problème structurel.

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