Les Routes de Bizard – Les spectres de Ville-Marie

LLes sons avaient changé. Le temps qui séparait les crépitements du feu s’était étiré. Chaque minuscule craquement du bois était maintenant précédé d’une éternité d’anticipation. Les pas des habitants de la maison n’existaient soudainement plus. Bizard crut entendre des bruits provenir de l’extérieur. Des bruits feutrés, d’une douceur qui n’appartenait pas au monde des canons et des fers. Comme à chaque fois, c’est la curiosité qui lui donna la force de parcourir les dernières lieues de vide qui le séparaient du Second Éveil. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il sut qu’il était arrivé à destination. L’air autour de lui avait pris une consistance étrange, entrant dans ses narines comme de l’eau sèche. Il se leva du lit en contractant à peine ses abdominaux, et nagea sans plus attendre jusqu’à la fenêtre de la chambre. Dans la rue, sous une lampe à feu éternel, quatre soldats avec qui il était arrivé en Nouvelle-France chantaient à voix basse un air de leur régiment. L’un d’eux fumait instinctivement une pipe, dont la fumée s’échappait par la fêlure qui traversait son crâne. Ils étaient assis sur des caisses de bois, empilées en face d’une auberge reconnue pour accueillir les soldats de Sa Majesté. C’était un bon endroit pour atteindre la mémoire des hommes.

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Les Routes de Bizard – Plongeon

IImpassible, Bizard se releva et alla jeter la lettre au feu. Cette nouvelle ne le surprenait pas le moins du monde. Et pour cause, il avait préparé sa décoction spécialement pour l’occasion. En plus de la lettre, il ajouta trois bûches dans l’âtre, puis bu d’un trait le contenu de la tasse fumante. Presqu’aussitôt, il sentit sa nuque brûler et la sueur perler sur son front.  Le plancher perdit bientôt de sa solidité, et Bizard dû s’étendre sur son lit pour ne pas perdre pied. La chaleur qui s’était jusqu’alors concentrée sur sa nuque s’étendit au crâne en entier et, comme si une plume trop trempée dégoûtait au-dessus de lui, une multitude de taches noires apparurent devant ses yeux, jusqu’à ce que sa vision ne soient plus qu’un vaste horizon abyssal. Il ferma les yeux, sentit son corps tiré vers le sol, affecté d’une grande lourdeur, et éprouva le besoin viscérale d’échapper à cette attraction. Il devait à tout prix éviter la torpeur. Le major se concentra sur les sons de la chambre comme un homme à la mer se serait agrippé à un débris flottant à ses côtés.

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Les Routes de Bizard – Le sulpicien

AAlors que Bizard était sur le point de s’endormir sur sa chaise, on cogna à la porte. Aussitôt, ce dernier prit la bouteille de vin et se leva en s’appuyant sur la table avec maladresse.

– En… Entrez!

Le visiteur n’avait pas attendu d’ordre pour s’exécuter. Dans le cadre de la porte se tenait un jeune aide de camp à la mine dubitative, qui lui tendait une feuille pliée et celée. Bizard le fixa un moment et tituba dans sa direction, avant de lui arracher le papier des mains, puis referma la porte au nez du garçon sans lui dire un mot. Ce n’est qu’après avoir barré la porte à clef qu’il se permit un imbibé remerciement. Il attendit un moment derrière la porte que le son des pas de son aide de camp ne soit plus qu’échos, et son ivresse s’évapora d’un coup. Il alla ranger la bouteille de vin presque vide dans un petit cabinet, s’arma de courage, remplit sa lampe à huile et retourna s’asseoir à la table de travail avec un soupir d’appréhension. Le major décacheta la lettre. Une seule phrase y était inscrite :

Le sulpicien s’est mis en route.

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Les Routes de Bizard – Pierre parmi les ombres

DDans sa nouvelle chambre insulaire, assis à la table qui lui servait de bureau de travail, il fixait avec un amusement nostalgique le feu qui crépitait dans l’âtre. Comme si le brasier était le résultat d’une grande ironie. Devant lui, une bouteille de vin presque vide et une tasse contenant un liquide visqueux régnaient sur un amoncellement de paperasse noircit de grosses lignes mal alignées. Sa lampe à huile agonisait, mais le major était trop fatigué pour la remplir à nouveau; certes fatigué mais satisfait. Le rapport qu’il avait commandé à l’un de ses hommes de confiance, parti vers Trois-Rivières pour la traite, allait au-delà de ses attentes. Le coureur des bois avait pris son travail de recension au sérieux. Ses notes listaient avec précision les différents clans de la région, ainsi que les totems associés à chacun d’eux. Il était sûrement tombé sur une vieille chef de clan un peu trop loquace. Sur une des pages, quelqu’un avait dessiné un objet qu’il connaissait très bien, mais avec de légères différences. Une sorte de disque en pierre représentant la silhouette d’un corbeau. Le major avait passé la journée à comparer le dessin avec ceux qu’il avait déjà fait de son propre disque. La preuve était là, devant ses yeux. Il y en avait d’autres sur le territoire.

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Les Routes de Bizard – Une flamme

PPeu importe le pouvoir de transformer les choses qu’elle possède, sa chaleur et ses multiples inclinaisons, une flamme n’est toujours qu’une flamme. Et lorsque le bois vient à manquer, que la pluie se met à tomber ou que le sort lui dérobe son air, elle s’éteint, laissant derrière elle quelques morceaux de souvenirs cendreux.

Le major Bizard s’était passé la remarque pendant de nombreuses années, à chaque fois qu’il s’était sentit loin de chez lui.

Mais les choses avaient changées.

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Mon voyage en Beauce – Dernière partie

La position de départ des voitures pour une course de derby de démolition est plutôt intéressante. Alignées en deux rangs se faisant face, les bolides ne sont toutefois pas tout à fait nez à nez. Les conducteurs n’ont pas le droit de s’attaquer directement. On doit laisser passer son vis-à-vis à ses côtés, pour se retrouver cul à cul. Manière d’augmenter le niveau de difficulté tout en évitant de trop tôt face à face dévastateurs. En même temps, j’y perçu une certaine forme de civisme, d’esprit chevaleresque, même.

Dès que les voitures se mirent en marche, j’oubliai les étranges mots de bienvenue de notre ami. Je me laissai prendre par le spectacle de destruction qui se déployait devant moi. Les voitures déchiraient leurs pneus à force d’accélérer dans leurs ennemis immobiles. Les vitres volaient en éclats, des morceaux de ferraille étaient propulsés dans les airs.  Au bout de quelques minutes, la piste fut envahie par un épais nuage de fumée huileuse. J’avais l’impression de devoir plisser les yeux depuis que j’étais arrivé.

Chaque course durait un peu moins de dix minutes, et était entrecoupée d’une pause où le public pouvait aller se réapprovisionner en canettes de Bleues et en Pogo à la farine de sarrasin. Une canette de bière dans une main, un pogo dans l’autre, j’encourageais les participants, je réagissais aux bons coups, je voulais que ça cogne. Mon euphorie se calma toutefois, lorsque la députée libérale est venu faire un "discours" entre deux courses.

- C’est un plaisir d’être avec vous aujourd’hui. Il fait beau!

Aucune réaction de la part de la foule. La même chose lorsque le candidat de la CAQ vint dire exactement la même chose, mais en rajoutant "il faut que ça change"…  Ce sont les seuls moment de pseudo silence auxquels nous avons eu droit. Pas un applaudissement, pas un sifflet pour les politiciens en campagne. Je senti que la foule ne voulait pas leur accorder la moindre attention. C’était pourtant deux candidats provenant de parti qui avaient le plus de chance de l’emporter dans la région, mais les beaucerons ne sont pas idiots et sont fiers, de surcroît. Ils rendaient brillamment la monnaie de leur pièce à ces politiciens qui les oublient trop souvent lorsqu’ils ne sont pas en campagne. Ces deux candidats, l’espace de quelques instants, étaient devenus des fous du roi dans l’arène des seigneurs de la Beauce.

En revenant vers Montréal, dans la voiture, j’étais à la fois profondément fier et peiné. Je ne sais pas si je réussirai à mettre les mots adéquats sur ce sentiment que j’éprouve lorsque je pense à ce weekend.

Mais de toute façon. Je suranalyse…

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Mon voyage en Beauce – Partie III

(c) Jason St. Peter

À l’époque, Sainte-Marie-de-Beauce était une seigneurie. Les terres agricoles s’alignaient de long de la rivière Chaudière, qui se déverse dans le fleuve St-Laurent, à Lévis. Aujourd’hui, c’est un des centres économique important du Québec. C’est encore un lieu reconnu pour son agriculture, mais disons qu’on l’associe autant aux gâteaux Vachon.

Nous avons dû garer notre voiture dans le stationnement d’une église en face du terrain où le Festival de la Galette de Sarrasin avait lieu. C’était bondé. En sortant de la voiture, un vent chaud nous souffla de la poussière au visage. Nous entendions déjà le bruit des moteurs au loin. Le pick-up beige était peut-être dans le coin…

Un ami à elle, qui participait à une des courses, nous souhaita la bienvenu. Un bon gars, appuyé contre la clôture qui entourait le terrain où les voitures modifiées pour la démolle attendaient leur ultime heure de gloire. Il n’y a pas que des courses de démolition au Festival de la galette. Il y a aussi des expositions de voitures anciennes, des shows de boucane et des concerts rocks. Derrière l’allure plutôt paysanne de la mission officielle du festival, ce trouve une célébration du moteur et de sa puissance. Ce serait un euphémisme de dire que les beaucerons aiment les moteurs. Comme s’ils étaient sur-conscients de l’importance de cette icône de la révolution industrielle. Peut-être qu’un jour on fera des fêtes populaires où on exposera des PC 486 modifiés, exhibant au soleil leurs cartes mères bien époussetées.

Quelques instants après avoir pris place dans l’herbe qui bordait la piste, un autre ami à elle est venu à notre rencontre.

- Eh! On dirait une gang d’artistes qui regarde de la démolle… En tout cas, nous autre notre huile on la jette directement dans’ rivière, pis on aime ça de même!

À suivre…

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